James Bond : 1962 – 1963 : Une nouvelle race de héros

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James Bond : 1962 – 1963 : Une nouvelle race de héros

Message  Callahan le Dim 25 Avr - 0:43

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Par Guy Gadebois
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Bon ben voilà... vous avez sous les yeux le premier chapitre du décryptage que je me propose de faire de la série des James Bond (encore que le terme « décryptage » me semble un peu exagéré pour un Bond).

Plutôt que de compiler les fiches techniques et les anecdotes plus ou moins connues (pour ça, je vous invite à faire un tour sur IMdB, c’est une mine d’informations), j’ai essayé de replacer les films dans leur contexte, et de m’interroger sur les raisons d’un succès qui ne se dément pas depuis plus de 40 ans.

De même, plutôt que de consacrer chaque décryptage à un seul film, j’ai également préféré en regrouper certains, dans la mesure où ceux-ci semblent participer à une même tendance, ou refléter le même état d’esprit. J’ai bien conscience que ce regroupement, s’il reste chronologique, est loin d’être objectif, et qu’il en fera sûrement tiquer quelques-uns. Mais encore une fois, l’idée n’est pas d’expliquer pourquoi je préfère tel film à tel autre (quoique...) mais de voir en quoi le film en question participe d’une même dynamique, ou d’une même déchéance...

Bonne lecture en tout cas, j’attends vos commentaires et suggestions avec impatience.


1962 – 1963 : Une nouvelle race de héros

Qu’on aime ou non, il faut bien reconnaître que James Bond représente un cas unique de longévité dans l’histoire du cinéma. Le 21ème Bond est actuellement en cours de tournage et, même si on nous promet à cette occasion une énième relecture du personnage, les règles qui président à sa réalisation sont vieilles de 40 ans.

C’est dire la pertinence des décisions prises à l’époque par Albert « cubby » Broccoli et Harry Saltzman, deux petits producteurs d’abord concurrents dans la course à l’adaptation des romans de Fleming, mais ayant finalement décidé d’unir leurs forces dans une entreprise commune. Le James Bond cinématographique restera avant tout leur enfant.

La raison d’une telle longévité est assez simple :

- il n’y a pas 1 James Bond, mais plusieurs (et cette multiplicité n’est pas uniquement due à la variété des interprètes qui lui ont prêté leurs traits).

- James Bond n’est plus seulement un personnage, mais un véritable univers filmique, avec ses lois gravées dans le marbre et les autres, plus contournables.

James Bond sera ainsi, à travers ses 20 aventures, le reflet du talent et parfois des errements de ses créateurs (producteurs, acteurs, techniciens, scénaristes...) mais aussi le reflet de chacune des époques qu’il traversera.

Il fut cependant un temps où l’espion au permis de tuer ne se contentait pas de suivre son époque mais générait à lui seul de nouvelles tendances; les premières aventures de Bond étaient le résultat d’un véritable bouillonnement créatif, bouillonnement facilité par des producteurs eux aussi inspirés. Jusqu’à la fin des années 60, chaque film apportera quelque chose de nouveau au genre.

1962 : Doctor NO – James Bond contre Docteur No (Terence Young).
1963 : From Russia with love - Bons baisers de Russie (Terence Young)


S’il n’est pas le meilleur film de la série, « Docteur No » mérite néanmoins mieux que la condescendance qu’affichent la plupart des critiques à son égard. «Distrayant mais bancal», « pas génial mais a le mérite d’être le premier », « sauvé par Connery » sont les commentaires qui reviennent le plus souvent à son propos.

C’est oublier à quel point le film fut novateur en son temps. Pas tant dans sa mise en scène (Terence Young reste au mieux un honnête artisan), mais plutôt dans cette volonté, affichée presque comme une profession de foi, de dépeindre les aventures d’un véritable tueur, à priori pas plus sympathique que les gens qu’il pourchasse, dans un univers de violence et de paranoïa.

En 1962, peu de réalisateurs s’étaient aventurés aussi loin sur ce terrain (du moins dans le domaine du film d’action). Le héros type du film d’aventure reste à l’époque le faux coupable cher à Hitchcock, le cow-boy, le baroudeur bourru mais sympa, autant de clichés que « docteur No » fera voler en éclat. Seul Robert Aldrich aura osé proposer en guise de « héros » un personnage de détective résolument antipathique et violent dans le mythique « kiss me deadly » (1955).

Dès lors, on ne peut que se féliciter de ce que les tentatives d’Albert Broccoli et Harry Saltzman pour accoler une vedette au personnage de Bond aient échoué (Cary Grant s’était déclaré intéressé, mais pour un seul film). Un budget limité et l’absence de vedette devant et derrière la caméra ont généralement pour avantage de laisser les coudées franches aux gens désireux de sortir des sentiers battus et Docteur No en est la preuve parfaite.

Après un générique pop-art avant l’heure signé Maurice Binder, le film débute par deux scènes de meurtre (ceux de Strangways et sa secrétaire) aussi graphiques que violentes. Un montage hyper cut, allié à un sens évident du cadrage, en fait encore aujourd’hui de grands moments de violence froide. De même, la façon quasi-documentaire dont est ensuite décrite la mise en branle de la machinerie du contre-espionnage, débouchant finalement sur le visage de Sean Connery la clope au bec prononçant pour la première fois le mythique « Bond... James Bond », concourre à priver le spectateur des repères auxquels il était habitué jusqu’à présent. Sans compter le fait que Connery, qui maîtrise encore mal son personnage, en donne une interprétation plutôt bourrue.

Le Bond de « docteur No » est encore un simple exécutant (au sens propre comme au figuré) dans un jeu de stratégie aux enjeux bien obscurs et qui le dépassent certainement. Très apprécié pour son efficacité (ses sorties au casino et son appartement plutôt cossu laissent supposer que ses services sont très bien rémunérés) mais suscitant parfois l’agacement de sa hiérarchie, Bond n’est pas encore le sauveur de l’humanité qu’il sera à la fin des années 60, mais un fonctionnaire au statut particulier (la fameuse licence 00) qu’il convient d’activer quand besoin est, assez proche en ça du personnage imaginé par Fleming.

Pendant la première moitié du film, le scénario du brillant Richard Maibaum plongera ainsi le pauvre spectateur dans l’univers glauque mais captivant de l’espionnage des années 60, où chaque interlocuteur est une menace tant qu’il n’a pas montré patte blanche, où des êtres humains relégués au rang de pions préfèrent se suicider ou se laisser casser un bras plutôt que de tomber au mains de l’ennemi, et où le héros (que rien ne différencie jusqu’à présent des gens qu’il pourchasse si ce n’est qu’il est mieux habillé) n’aura aucun scrupule à balancer une « concurrente » aux flics après l’avoir sautée, juste avant de vider son chargeur sur un autre espion désarmé quand ce dernier lui sera devenu inutile. Pour la morale de tout ça, passez votre chemin.

« Docteur No » ne va malheureusement pas au bout de son propos, et à partir du moment où Bond met le pied sur l’île de Crab Key, le film prend un ton nettement plus sérialesque (ton hérité du roman de Fleming, qui voit même 007 se battre avec une pieuvre géante), avec son (faux) dragon, sa poursuite dans la jungle, sa base sous-marine et son savant fou projetant la fin du monde. De même, tout en restant un tueur, le personnage de Bond s’adoucit un peu en devenant le protecteur de Honey Rider (Ursula Andress qui ne sert à rien dans l’histoire, si ce n’est à se reposer les yeux), et d’une façon plus générale, en passant du statut de chasseur (très bien habillé) à celui de proie (beaucoup moins bien habillée).

L’intrigue n’est certes pas originale (un critique mal embouché fera remarquer que Bond passe la première partie du film à essayer de rentrer dans la base du méchant, et la deuxième à essayer à en sortir), mais « Docteur No », tout en respectant encore une certaine cohérence, enchaîne les péripéties à un rythme soutenu ; même aujourd’hui, plus de 40 ans après sa sortie, il reste étonnement regardable (ce que ne peuvent pas prétendre tous les films de la série) malgré un climax un peu expédié (la faute au scénario ou à un budget limité ?). Le pauvre Docteur No méritait mieux que cette mort par noyade assez anonyme que lui inflige Bond, mais Maibaum se rattrapera par la suite.

Le succès du film, notamment en Europe, confirmera à Broccoli et Saltzman que leurs choix étaient les bons. Et c’est pratiquement la même équipe qui entamera le tournage de l’épisode suivant, avec comme objectif de montrer que le succès de « Docteur No » n’était pas dû à la chance.


En producteurs avisés et consciencieux, Broccoli et Saltzman savent que la première chose à éviter, après un gros succès, est de s’endormir sur leurs lauriers. Le Bond suivant devra proposer tout ce qui a fait le succès du précédent, en mieux, et en évitant si possible ses quelques imperfections.

C’est très certainement cette volonté qui les pousse, pour la deuxième apparition de Bond à l’écran, à adapter pour un budget deux fois plus élevé que le précédent (2 millions de dollars), ce qui reste très certainement un des meilleurs romans écrits par Ian Fleming.

« Bons baisers de Russie - le roman », est en effet un thriller solide et mouvementé, dont l’attrait principal réside dans la confrontation entre Bond et son « double maléfique », Red Grant, le tout sur fond de chasse au MacGuffin en pleine guerre froide à Istanbul. Fleming excelle à dépeindre des personnages bien barrés, tels Rosa Kleb, impitoyable chef du contre-espionnage soviétique aux moeurs déviantes et d’une laideur repoussante ou Red Grant, tueur psychopathe aux tendances sadiques.

En bon scénariste, Richard Maibaum sait reconnaître et respecter la qualité du matériau de base. Le scénario qu’il développera restera très fidèle au roman original dont il reprendra la construction presque intégralement, sa principale contribution restant la substitution du SPECTRE en lieu et place des services secrets russes, dans le rôle des méchants de service.

Les films de Bond ne donneront en effet jamais dans l’anti-communisme primaire, au contraire des romans qui s’y vautreront allègrement jusqu’au début des années 60. Le SMERSH, le terrible (et bien réel) service soviétique dédié à la mort des espions et cher à Fleming, ne sera ainsi cité qu’une seule fois à l’écran (« tuer n’est pas jouer » 1987) et, détente oblige, le Bond cinématographique, s’il entre parfois en concurrence avec « ceux d’en face », ne sera jamais directement confronté à un ennemi agissant sur ordre direct de Moscou.

Quoiqu’il en soit, la quasi totalité de l’équipe de « docteur No » rempile pour sa suite directe : Terence Young derrière la caméra, Peter Hunt au montage, John Barry à la musique, Maurice Binder au générique, Bob Simons aux cascades, Sean Connery, Lois Maxwell, Bernard Lee devant la caméra. La belle plante de service aura les traits de l’ex miss-Rome Daniella Bianchi. Le major Boothroyd, armurier des services secrets dans Docteur NO, devient Q, responsable des équipements « spéciaux » (les gadgets, quoi...) sous les traits de Desmond Llewelyn.

Pas question cette fois de laisser le film dévier en milieu de parcours ; du début à la fin, Bond évoluera au coeur d’une intrigue presque crédible, dans un des rares films de la série qui puisse se targuer d’être un authentique thriller d’espionnage ; l’accent est avant tout mis sur l’atmosphère, quitte à reléguer les scènes d’action pures dans la deuxième partie du film. BBDR n’est cependant jamais ennuyeux (bien au contraire) grâce à la rigueur d’un scénario où chaque scène fait avancer l’intrigue et où certains moments, même dénués d’action, restent savoureux (mention spéciale à la scène du périscope sous l’ambassade russe).

De plus, Connery tient bien mieux son personnage que dans le premier film. Bien plus à l’aise, il donne peut être là sa meilleure interprétation de l’espion au permis de tuer, notamment dans toutes les scènes qu’il partage avec le regretté Pedro Armendariz (« finalement, il n’y a que le Lektor qui vous intéresse, la fille ne compte pas... », « oui, enfin... »). Bond est encore un être humain et non la machine à distribuer les pains et les bons mots que Connery finira par quitter, lassé, en 1967 ; il commet encore des erreurs de jugement (le cadavre de sa filature soviétique, dans l’église, ne l’alerte pas, pas plus que les circonstances de la mort de Kerim Bay), se laisse parfois piéger (par Red Grant, dans l’orient express, ou Kleb, à Venise) et doit plus sa survie à la chance ou ses capacités physiques qu’à son intelligence supérieure. Tout ceci fait que le spectateur marche à fond dans l’intrigue.

Autre point sur lequel BBDR fait école : le traitement de la violence. Le film est encore aujourd’hui une référence dans le domaine, grâce à la monstrueuse baston opposant Bond à Grant dans l’orient express. Première bagarre à avoir fait l’objet d’une chorégraphie élaborée (Bob Simons en signera encore d’autres du même tonneau pour la série), dynamisée par le montage de Peter Hunt (cuts, accélérés, tout y passe), somptueusement photographiée, cette scène est encore aujourd’hui un des sommets de la série et était encore censurée lors des passages télé du film aux USA il y a quelques années. Cerise sur le gâteau, ni Sean Connery ni Robert Shaw ne sont doublés, ce qui rend la scène encore plus crédible et viscérale.

Considéré comme le meilleur des Bond par certains, « Bons baisers de Russie » reste un film important à plus d’un titre.

Il voit la mise en place définitive de tout ce qui sera la marque de fabrique de la série : l’intro avec le Bond dans le viseur, le pré générique, les génériques de Maurice Binder, le traditionnel « James Bond will return » à la fin, la chanson titre (sur le générique de fin, pour cette fois)...

Il marque aussi (déjà) la fin d’une première période. Le Bond original, proche des romans, dirons-nous, disparaît en 1963. Le fonctionnaire efficace mais encore obscur des services secrets anglais va peu à peu s’effacer au profit de la superstar de l’espionnage, plus en accord avec les aventures de plus en plus extravagantes qui l’attendent, mais aussi moins humain.



Fin du premier chapitre, mais James Bond reviendra dans un prochain décryptage.
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