James Bond - 1969 - seriez-vous sensible, M. Bond ?

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James Bond - 1969 - seriez-vous sensible, M. Bond ?

Message  Callahan le Dim 25 Avr - 0:52

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Par Guy Gadebois
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NB les photos ont disparues....

1969 : « Au service secret de Sa Majesté » (on her Majesty's secret service) - Peter Hunt


1969 : pour la première fois depuis la mise en chantier de « docteur No », Broccoli et Saltzman ont des doutes. Sean Connery a raccroché le costume de 007, et il devient évident que la formule qui a fait le succès de la série jusqu’à présent a atteint ses limites. Les parodies de Bond commencent à pulluler, signe que, si le perso est rentré dans les moeurs, la formule basée sur la surenchère et le clinquant commence peu à peu par lasser.

Les années 60 ne finissent pas dans l’apparente insouciance qui les a caractérisé jusque là et le James Bond délirant et pop de « on ne vit que deux fois » risque de ne plus convenir à un public marqué par les mouvements contestataires de 1968 et une actualité mondiale de moins en moins plaisante.

C’est pourquoi la décision est rapidement prise de faire coïncider le changement d’interprète principal avec une réorientation de la série vers le thriller qui constitue ses fondements.

Malgré ce retour aux sources, ASSDSM reste un Bond atypique à plus d’un titre ; à la grande surprise du spectateur, ce nouveau Bond connaît l’échec (il ne parvient pas à retrouver Blofeld), le désaveux de sa hiérarchie et la compromission (M lui retirant le dossier Blofeld, il ira jusqu’à démissionner et s’allier avec un ennemi potentiel en la personne de Marc-Ange Draco) et, cerise sur le gâteau, un amour sincère pour la traditionnelle James Bond Girl, amour dont la conclusion dramatique donnera le coup de grâce à l’image jusque là véhiculée par la série.




Ce n’est pas un hasard si la scène pré-générique laisse le Bond incarné par George Lazenby seul sur une plage avec deux chaussures dans les mains, après une bagarre à laquelle il n’aura rien compris, là où Connery aurait terminé dans les bras de la fille. Quand Lazenby interpelle directement le spectateur pour lui dire que « ça n’est jamais arrivé à l’autre gars », plus qu’une blague sur le changement d’acteur, c’est un véritable avertissement qui lui est adressé : « préparez vous à être surpris ».

ASSDSM est en effet un film nostalgique, profondément marqué par le sentiment du temps qui passe et témoignant d’une véritable réflexion de la part de ses auteurs sur le personnage Bond, son univers et son avenir en cette décennie finissante. Ainsi Bond, grâce à de salutaires changements d’interprète, ne vieillit peut-être pas, mais le début du film, et notamment la scène du Casino, le montrent clairement comme un homme évoluant avec lassitude dans un monde dont il a fait le tour et accusant lui les premiers signes de décrépitude (voir à ce sujet la grande salle du casino à la déco rococo avec ses joueurs attablés, tous âgés et témoins d’une époque qui s’achève).

Tout blasé qu’il soit, Bond pense cependant maîtriser son univers. Il ne tient encore pas compte de l’avertissement qui lui a été donné dans le prégénérique et considère Tracy Vincenzo comme une conquête d’un soir de plus alors qu’il est évident qu’il a trouvé en elle son maître dans l’art de la manipulation.

Le milieu du film lui donnera d’ailleurs raison, la mission d’infiltration de Bond dans la base de Blofeld se déroulant selon les codes en vigueur depuis 1962 : le voyage en hélicoptère vers le Piz Gloria (l’hôtel particulier du SPECTRE juché sur un sommet des alpes) lui permettra (savoureuse mise en abîme) de lister par avance toutes les péripéties à venir (la descente à skis, l’avalanche, le bobsleigh...) avant d’entamer avec Blofeld le traditionnel jeu du chat et de la souris propre à tout Bond qui se respecte (et dans lequel le but reste toujours de deviner qui est le chat et qui est la souris). C’est également en vertu du même principe que Bond séduira deux filles à quelques heures d’intervalles avec les mêmes répliques (et toujours l’évidente lassitude).

Volontairement, toute la partie espionnage de ASSDSM est traitée comme un intermède dans l’intrigue principale qui reste la relation Bond/Tracy et quand 007 fuit à ski le repère de Blofeld avec une horde de bad-guys à ses trousse, on peut également y voir (soyons fous) un Bond fuyant la prison dorée qu’est devenu la « franchise Bond » pour rejoindre le monde plus authentique de Tracy (la descente à ski, véritable morceau de bravoure, ainsi que toute la scène de poursuite qui la prolonge, sont les premières de la série a montrer un Bond réellement aux abois, voire apeuré, chose impensable avec Connery).

Globalement, c’est tout l’univers Bond qui gagne en réalisme : le monolithique M redevient l’amiral Miles Meservy, collectionneur de papillons à ses heures perdues, Bond y retrouve des racines familiales (« le monde ne suffit pas »), Moneypenny se fait même rapidement peloter entre deux réunions et les gadgets délirants sont mis de cotés dès le prégénérique où M écarte dédaigneusement le dernier bijou d’électronique que lui présente un Q qu’on découvrira bien plus paternaliste envers Bond que dans les films précédents.

La grande réussite de ce 6ème Bond est toutefois de proposer une relecture du personnage sans faire table rase du passé, mais en exploitant au contraire tout ce patrimoine pour parvenir au final à le réhumaniser. A l’instar du générique de Maurice Binder qui « épluche » littéralement une décennie de Bond en un compte à rebours ultra nostalgique, ASSDSM débarrasse peu à peu Bond de tout le clinquant des années 60 pour redécouvrir l’homme derrière le matricule. La tête du bonhomme a changé, mais le bond qui déballe avec nostalgie les reliques de ses aventures précédentes est bien celui de Docteur No (le film regorge ainsi de clins d’oeil à la série, le plus savoureux étant un M discutant de l’opération « goldfinger » avec Draco, à la fin du film) et le dernier lancer de chapeau de Bond à Moneypenny reste un joli moment d’émotion.

Sur la forme, c’est également tout bon ; Hunt, pour sa première (et meilleure) réalisation, signe un film on ne peut plus élégant, à la photographie magnifique ; la beauté plastique de certaines scènes marque durablement la mémoire : le prégénérique, tout en contre-jours et lumières blafardes, l’arrivée du commando en hélicoptère, dans un crépuscule rougeoyant et prémonitoire dont se souviendra le Coppola de Apocalypse Now...

Le passé de monteur de Hunt (et quel monteur), se devine également dans les nombreuses scènes d’actions parsemant le film : il y pousse à son paroxysme ses innovations précédentes pour faire de chaque baston une leçon de montage, parvenant à instaurer une sensation de brutalité plus par le sur-découpage (les fameuses « rafales de coups ») que par le travail des cascadeurs. Le fait que les acteurs principaux ne soient presque jamais doublés renforce le réalisme de la chose.


Niveau interprétation, difficile d’imaginer une autre que Diana Rigg dans le rôle de Tracy Vincenzo (bien que la production ait un temps envisagé Brigitte Bardot...ouf...). L’ex Madame Peel confère à la bond girl un mélange de classe, de rébellion et de fragilité qui en fait d’entrée le meilleur personnage féminin ayant traversé la série.



Le reste du casting est à l’avenant, mais la surprise vient surtout de là où on l’attendait le moins, à savoir de Bond lui-même, magnifiquement interprété par un George Lazenby pourtant débutant. Convaincant dans les scènes d’action, l’acteur confère à l’espion au permis de tuer une nonchalance désabusée et une dimension tragique jusqu’alors jamais vues dans les films, tout en conservant les traits de caractères (bons mots et connaissances encyclopédiques sur tout et n’importe quoi) mis en place par Sean Connery.

Au détour d’un plan, on pourra également assister aux débuts de gloires plus ou moins éphémères telles que Joanna Lumley, Anoushka Hempel, Catherine Shell et Virginia North.

John Barry en profite également pour signer une de ses meilleures compositions. « We have all the time in the world » (qui sera la dernière chanson enregistrée par Louis Armstrong avant sa mort) restera sa favorite parmi toutes celles qu’il aura composé pour la série.

Les années passant, et la vidéo n’étant encore pas là pour réparer certaines injustices, ASSDSM est peu à peu devenu le Bond « honteux », celui dont personne ne se souvient, avec l’inconnu qui avait la prétention de remplacer Connery et qui s’est planté au box-office. En vérité ASSDSM a très bien marché à sa sortie, réalisant les meilleures recettes de l’année 1969, sans toutefois atteindre, c’est vrai, les résultats prodigieux d’un « Goldfinger » ou d’un « Opération Tonnerre ». Certains films de la série seront loin d’atteindre ses recettes quelques années plus tard. Inexacte également la rumeur qui veut que Lazenby ait été lourdé par la production en raison de cet échec et de son comportement « difficile » lors du tournage ; peu confiant en l’avenir de la franchise dans les années 70 (ce en quoi il n’aura pas tout à fait tort), celui ci n’a tout simplement pas souhaité renouveler son contrat.

Pour Alan Moore, il est nécessaire, dans la fabrication d’un mythe, de montrer la mort de ce dernier et c’est ce que fait en substance ASSDSM. Bien sûr, Bond reste immortel et jeune à l’écran, mais lorsqu’il enfouit une dernière fois son visage dans les cheveux de sa défunte épouse (seul plan authentiquement déchirant de toute la série), il sait bien qu’au delà de la perte d’un être cher, cette mort signifie pour lui le retour aux casinos décrépits, aux fades conquêtes d’un soir et aux missions interchangeables. La tournure prise par la série après ce dernier Bond vraiment original ne fera d’ailleurs que le confirmer.

ASSDSM confirme que Bond est effectivement un personnage des années 60 que son succès aura condamné à l’immortalité. En faire, en cette année 1969, un héros romantique et tragique, était certainement la plus belle façon de dire adieu à l’époque qu’il symbolise.


Fin du troisième chapitre, mais James Bond reviendra dans un prochain décryptage.
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